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Loups-Garous vu par les créateurs du jeu, Philippe Des Pallières et Hervé Marly

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Quelle fut votre réaction à l’évocation d’un projet d’adaptation filmique de votre jeu ?

Philippe des Pallières : Nous étions très soucieux que cette adaptation puisse être visible par les enfants, et qu’elle ne soit, de ce fait, pas horrifique. Les films peuplés de loups-garous plus ou moins effrayants sont légion, celui-ci se devait d’être familial. Telle était aussi l’intention des producteurs, nous étions donc rassurés. 

Il se trouve qu’un roman a été inspiré par notre jeu, et que nous avions indiqué à ses auteurs que l’univers des Loups-garous de Thiercelieux devait se situer quelque part entre le Moyen Âge profond, l’exode rural et le début de la révolution industrielle. Nous laissons ainsi aux créateurs une échelle de temps suffisamment vaste pour que les adaptations de films ou livres puissent s’ancrer à des époques différentes. Pour ce projet, la volonté de François Uzan était de faire débuter l’action de nos jours et d’embarquer ses personnages au Moyen Âge. Là aussi, nous étions d’accord sur l’idée, qui nous séduisait, car elle se situait à mi-chemin entre Les Visiteurs et Harry Potter. Par ailleurs, nous avions demandé que les personnages du jeu soient respectés. Hormis ces quelques éléments, nous avons laissé François Uzan écrire son scénario librement sans intervenir. 

Comment expliquez-vous le succès mondial de ce jeu, sa longévité, et le fait qu’un projet de film ne s’envisage que vingt ans après sa création ?

Hervé Marly : Sans doute parce que les joueurs, enfants à l’époque où le jeu est né, sont devenus les créateurs d’aujourd’hui et ont eu l’idée de le transposer. 

Ce jeu touche à quelque chose de très profond en chacun de nous, qu’on soit joueur ou non – n’importe qui, d’ailleurs, peut jouer aux Loups-garous. Le principe de l’opposition de deux groupes parle à tout le monde, tout comme le fait de chercher qui dit vrai ou non, car nous sommes tous confrontés à la question de la vérité et du mensonge dans nos vies. Mais ici, nous sommes dans un univers protégé. Il y a aussi l’idée de l’obscurité dans laquelle est plongé le village, de la mise en scène que chacun orchestre chez soi pour créer un climat propice à la transformation et au soupçon. Tout cela autorise une forme de transgression, de catharsis, en toute bienveillance et sécurité ; et tout cela repose sur des archétypes humains. Voilà sans doute pourquoi ce jeu a résonné chez des millions de gens. 

Philippe des Pallières : Le plus important dans notre travail fut d’ancrer notre jeu dans une culture de conte traditionnel européen. Nous souhaitions toucher plusieurs générations. Nous avons donc relu beaucoup de contes, nous sommes intéressés de très près aux personnages archétypaux. 

Puis, nous avons structuré l’univers de ce village en prenant soin de ne pas fermer l’imaginaire des joueurs. Lorsqu’on conçoit un jeu, nous créons un dispositif pour que les gens puissent s’approprier notre univers et devenir les auteurs de leurs parties – ils disent ainsi souvent « notre partie », ce qu’un spectateur ne peut pas dire d’un film ou d’un livre signé par quelqu’un, tant et si bien que la plupart des gens oublient qu’il existe des créateurs derrière ce jeu ! Les Loups-garous de Thiercelieux offre ainsi un cadre et la liberté de le faire sien tout à la fois. 

Vous vous êtes rendus sur le tournage de Loups-garous et apparaissez dans une scène. Que cela vous a-t-il fait de voir votre jeu prendre corps de cette façon ?

Philippe des Pallières : J’ai été comédien, tenir un petit rôle dans ce film était comme un retour aux sources plaisant pour moi. François Uzan nous a fait visiter le plateau avant que tout le monde arrive. Nous avons d’abord eu la surprise de voir apparaître sur toutes les maisons le blason que nous avions imaginé et proposé à François : cela nous a touchés. Ce décor, à l’ancienne, était très impressionnant. Puis, nous avons enfilé nos costumes – celui d’un bourgeois pour moi, celui d’un homme du Moyen Âge plus standard pour Hervé - et, en sortant, nous avons vu deux cents figurants s’affairer comme si ce village avait soudain pris vie. Nous avions vraiment la sensation d’avoir franchi un portail spatio-temporel ! C’était très impressionnant. 

Hervé Marly : Les Loups-garous de Thiercelieux permet de créer un univers dans lequel chaque joueur peut pénétrer, et, sur ce tournage, nous avions vraiment le sentiment d’entrer dans un monde à part. J’ai eu un peu la sensation qu’éprouve un parent lorsque son enfant prend son envol. Voir un imaginaire inspiré et respectueux du nôtre prendre corps fait un effet particulier. Je me suis pincé tant j’en croyais à peine mes yeux… François Uzan dégageait une bienveillance absolue et un enthousiasme contagieux. Une joie enfantine émanait de lui et faisait écho au fait que nous avions pensé ce jeu pour les enfants avant tout. Cela nous a réjouis, autant que d’avoir un court dialogue dans la scène du concert à la fin. Lequel contient un private joke, puisque mon personnage se demande ce que le mot « moto » signifie ; or, il se trouve que je suis motard… 

Que vous inspire le voyage dans le temps ?

Philippe des Pallières : Pour moi, c’est Jules Verne, H.G.Wells, en littérature, Black et Mortimer en bande dessinée, Christopher Nolan au cinéma… Hervé Marly : De manière générale, c’est un excellent moyen de s’extraire de notre monde et d’activer nos imaginaires. Quant à notre jeu, il traverse, lui aussi, les époques. Suite à sa création il y a vingt ans, il a connu des extensions, et aujourd’hui, des adaptations filmiques, livresques, télévisuelles. À chaque fois, nous ressentons un élan affectif autour de ce jeu, qui fait écho au nôtre lorsque nous l’avons créé. 

Quel est l’ancrage géographique des Loups-garous de Thiercelieux ? Vous souvenez-vous du moment où votre concept est né ?

Philippe des Pallières : Le choix de Thiercelieux est né d’une boutade. Dans ce village réside l’écrivain Éric Holder, qui a débuté la première nouvelle de son recueil La Belle Jardinière ainsi : « Je suis l'écrivain le plus connu de Thiercelieux, 77, Seine-et-Marne. » En effet, vous tapiez « Thiercelieux » sur Google et son nom apparaissait. Le défi – humoristique - consistait ainsi à lui damer le pion ! En outre, Thiercelieux est un nom très euphonique. C’est aussi dans ce village que nous nous sommes retrouvés, Hervé et moi, et que, chez des amis, j’ai vécu des épiphanies créatrices, en jouant notamment à plusieurs générations. 

Ce jeu est né d’une somme d’inspirations. Hervé m’a fait participer à un jeu de tradition orale, qui m’a rappelé le « jeu de l’assassin », auquel je jouais lorsque j’étais scout. C’est en jouant tous ensemble autour de la cheminée que cela nous a donné envie d’inventer un jeu de société auquel on puisse jouer en bande, en famille ou entre amis, de huit à quinze personnes – ce qui nous a valu le refus de toutes les maisons d’édition et m’a fait créer la mienne pour pouvoir l’éditer, avant qu’Asmodee Éditions rachète ma société en 2019. 

Hervé Marly : Anecdote amusante : notre désir de créer ce jeu est né alors que nous étions rassemblés entre amis dans un lieu nommé… La Fontaine au Loup !

Pourquoi l’imaginaire relatif aux loups-garous ? Y a-t-il un lien avec le contexte de changement de siècle dans lequel vous avez publié le jeu, en 2001, et l’idée d’une métamorphose dans l’inconscient collectif ?  Philippe des Pallières : L’idée du loup-garou est liée à celle de transformation involontaire. Il n’y a pas des méchants et des gentils dans cette histoire, mais des gens différents les uns des autres. Par exemple, le Cupidon doit pouvoir rendre amoureux n’importe qui, y compris des gens du même sexe. L’air de rien, nous aimons l’idée que ce jeu puisse aussi exhorter à la tolérance. 

Hervé Marly : Il est vrai que les changements de siècle déclenchent des peurs inconscientes. Le loup-garou est lié à celle de l’inconnu. 

Philippe des Pallières : À l’histoire collective s’ajoute mon histoire personnelle, car, en 1997, j’ai décidé de quitter Paris pour me consacrer à la création de jeux en m’installant à la campagne. Ce jeu est le témoin de ce changement de vie radical me concernant. C’est le trentième que je crée et le premier qui a connu un tel succès. 

En outre, puisque je savais que le jeu allait sortir au moment du passage à l’euro, nous avions en tête que cette petite boîte carrée de seize cartes et un livret coûte dix euros, puisse se glisser dans la poche et être acquise par toutes les bourses. Mais surtout, le principal atout de ce jeu est qu’il offre la possibilité d’un acte libre et gratuit, qui n’a pas d’autre but que de profiter de l’instant présent, à plusieurs. Il se veut convivial et familial, comme le film proposé par Netflix. 

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