Accéder au contenu

La Leçon de Jane Campion

DSC 2473

La 13ème édition du festival Lumière s’est achevée par le triomphe de Jane Campion, venue recevoir le Prix Lumière et présenter en avant-première son nouveau film, The Power of the Dog.  

Jane Campion au festival Lumière de Lyon 2021

Lire aussi :

Lyon n’attendait qu’elle. Son visage de rockstar habillait les murs et les abribus de la ville depuis quelques jours déjà. Les nombreux artistes invités par le festival n’avaient que son nom à la bouche. La dernière ligne droite de Lumière 2021 fut entièrement dédiée à Jane Campion et à la revisite de sa filmographie aussi réduite (huit films en un peu plus de 30 ans) que dense et mémorable. 

Il y eut d’abord l’avant-première dans une salle chauffée à blanc, de son dernier long-métrage, Power of The Dog, suivi d’une rétrospective de tous ses films (courts-métrages inclus). Le lendemain, la néozélandaise offrait une masterclass dans l’enceinte mythique du théâtre des Célestins, devant un parterre où se côtoyait quidams et personnalités du cinéma. Tous semblaient captivés par la générosité, l’accessibilité et la sensibilité d’une cinéaste qui se confiait sur ses cadences « kubrickiennes » (« D’une part je suis un peu feignante. D’autre part entre deux il y a quelque chose d’important, la vie »), évoquait ses idoles de jeunesse (« Varda, Bresson Fellini et Coppola m’ont tout appris ») et rendait hommage à ses cadettes (« J’ai découvert Titane hier soir, c’est un film unique doté d’une énergie stupéfiante »). Sommet : les voix ébranlées des spectateurs, questionnant micro à la main la cinéaste sur son travail. Pendant 90 minutes l’émotion débordait de cette enceinte vieille de deux siècles, qui en avait pourtant vu d’autres.

Julian Ducourneau remettant le prix Lumière à Jane Campion à Lyon

La ferveur continuait le soir même, avec la remise du Prix Lumière. Sur scène, musiciens et personnalités se sont succédés pour témoigner de leur reconnaissance envers une artiste prophétique. Tous se sont accordés sur le fait que Jane Campion avait pavé la voie d’un cinéma un peu plus féminin : « Tu nous a faites plus riches de ton imagination expliquait ainsi Alice Rohrwacher (réalisatrice notamment des Merveilles). Tu es la démonstration qu’on peut être fragile et forte, délicate et sauvage ». Puis ce fut au tour de Julia Ducournau, réalisatrice de Titane et devenue, du haut de sa récente Palme d’or, l’héritière d’un renouveau initié par Campion. Elle rappelait dans un texte habité, à quel point la cinéaste de La Leçon de Piano avait fait basculer son destin. « J’ai réalisé que, bien avant que je ne devienne cinéaste, bien avant que je ne devienne femme, Jane Campion m’avait, à travers chacun de ses films, sauvé de la solitude ». Au moment de recevoir son Prix, la réalisatrice pouvait difficilement contenir son émotion. Et, stupéfaite face à ces discours et à la dévotion de la salle, elle concluait ainsi cette cérémonie particulièrement touchante: « J’ai l’impression que vous aimez le cinéma autant que moi je l’aime, c’est un sentiment assez rare. »    

Confirmation le lendemain, lors de la cérémonie de clôture, où des milliers de cinéphiles, de tous âges, étaient venus, dans une halle de Tony Garnier remplie, offrir plusieurs standing-ovations à l’héroïne de cette édition. Peu habituée visiblement à voir une telle foule (5000 personnes) se lever rien que pour elle, la cinéaste tenta de poser des mots sur sa sidération. Elle s’en sortit par un oxymore assez irrésistible : « Pour moi, tout ceci est insupportablement bouleversant ». Et on lança alors la projection de La leçon de Piano.

Jane Campion recevant le Prix Lumière 2021 au festival de Lyon

Comment, au lendemain de cette édition 2021, expliquer cette ferveur-là ? C’est d’abord une question d’attitude. Humble et décontractée, disponible et directe, Jane Campion ne cultive pas l’image des héroïnes incandescentes ou corsetées de certains de ses films. Ses lunettes à grosse monture, ses long cheveux gris, ses jeans et ses baskets, lui donnent un côté irrémédiablement cool, comme si elle sortait d’un groupe de rock un peu culte des années 90. 

C’est aussi une question de cinéma, forcément. Comme l’expliquait Julia Ducournau : « A travers sa mise en scène, ample et précise à la fois, qui met en rapport la fureur de notre condition à l’indifférence indomptée de la nature, Jane Campion nous a montré notre humanité dans ce qu’elle a de plus vulnérable et attachant, le pathos et la pitié de notre existence, mais sa beauté et sa grâce aussi »

Une artiste qui nous aura donc appris à nous méfier des apparences: dans cette oeuvre les bourreaux sont souvent dessinés comme des personnages en souffrance et les victimes s’enferment parfois dans une forme de misanthropie glaçante. Cette éternelle ambivalence, cette opacité, c’est le coeur de Power of The Dog, description d’un salaud rongé par la solitude et la haine de soi. Un film où la cinéaste regarde la fameuse « toxicité masculine » dans le blanc des yeux pour en ramener un mélodrame tout en nuance de gris. Une oeuvre qui s’autorise le doute dans une époque qui réclame des certitudes. La première signée par Jane Campion surtout qui n’aurait pas pu s’intituler Portrait de femme. Un geste aussi surprenant qu’« insupportablement bouleversant ». 

Lire aussi :

Equipe RP France

Equipe RP France

france-pr@netflix.com